Monday, March 20, 2006

Petite guerre entre frères ennemis


Planté au milieu de la rue quasi-déserte, le visage courroucé, le poing menaçant, un petit garçon de six ans défie les rares voitures qui le dépassent. « Shaaabes ! » (Shabat), hurle en Yiddish, de sa voix fluette, l’enfant coiffé d’une kippa noire, le visage encadré par deux papillotes portées traditionnellement par les juifs orthodoxes. Autour de lui résonne sur le pavé le pas des chaussures de ses aînés « haredim », des ultra-religieux vêtus d’amples manteaux noirs d’où dépassent les châles de prière.

La scène se passe un samedi après-midi, rue Bar-Ilan, l’une des principales artères traversant les quartiers orthodoxes de Jérusalem. La circulation y est officiellement interdite le jour du shabat aux heures de prière et la rue fermée dans un sens, pour limiter le passage de jeunes provocateurs qui prennent parfois un malin plaisir à la traverser à toute allure.

Les problèmes de cohabitation entre laïques et religieux ne sont pas récents à Jérusalem. Mais l'augmentation massive de la population ultra-orthodoxe qui représente aujourd’hui un tiers des 470 000 habitants juifs de la ville conduit chaque jour un peu plus à l’intensification des tensions entre communautés.
La population ultra-religieuse n’est plus cantonnée exclusivement à Méa Shéarim, le plus ancien quartier orthodoxe de la ville sainte. Elle investit aujourd’hui progressivement de nombreux quartiers à l’ouest, jusqu’à la Rue Jaffa. L’élection en 2003 d’un maire orthodoxe, Ouri Lupolianski, remplaçant d’Ehoud Olmert, ne fait que confirmer cette tendance.

Assise sur un banc, au soleil, dans le quartier résidentiel de Romema, plus à l’ouest de Bar-Ilan, Sarah, femme orthodoxe assure qu’« une guerre démographique est en train de se préparer ». Elle ajuste sa coiffe, qui ne laisse dépasser aucun cheveu, puis reprend : «Les médias pensent que cette guerre se joue entre Arabes et Juifs mais ils oublient le conflit entre religieux et laïques ».
Car une femme ultra-orthodoxe a en moyenne 6,5 enfants lorsque la moyenne nationale est de 2,6. Les démographes estiment que d’ici 15 ans, le nombre d’ultra-orthodoxes devrait avoir doublé. En 2015, on comptera 80 000 enfants scolarisés dans des écoles ultra-orthodoxes contre 24 000 dans les écoles contrôlées par l’Etat.
«La haine ne viendra pas forcément des plus religieux » poursuit Sarah. «Une fois, Rue Jaffa, j’ai vu un jeune arracher rageusement le chapeau d’un vieil haredi, en le traitant d’intégriste. Comment un juif peut-il traiter de la sorte l’un des siens ! Ces gens-là sont perdus ».

Qu’ils soient « bouffeurs de rabbins » ou plus modérés, les non-religieux tolèrent de plus en plus mal que les règles harédim s’étendent progressivement aux quartiers limitrophes où cohabitent laïques et religieux. Des poubelles sont parfois renversées au milieu de rues dont l’accès n’est pas officiellement interdit pendant le Shabat, afin de dissuader les automobilistes de s’y engager.
Même problème avec la chaîne de supermarchés SuperZol. Pour répondre à la demande des clients ultra-orthodoxes, l’un des magasins situé près de la rue Bar-Ilan exige le port d’une tenue «décente », alors même que l’enseigne se trouve à proximité de la gare centrale des bus où se mêlent chaque jour femmes orthodoxes perruquées et adolescentes en mini-jupes.
«Je me suis fait refuser l’entrée sous prétexte que je portais un jean ! » raconte encore sidérée une journaliste du Jérusalem Post dont les locaux se trouvent à deux pas. «Le type de la sécurité a même été jusqu'à me tendre une jupe longue informe en me demandant de l'enfiler si je voulais rentrer. J'ai refusé et je suis repartie furieuse les mains vides».

Débâcle du camp laïque

Agacés par ces pressions au quotidien, irrités par la présence massive des « hommes en noir», leurs ennemis jurés, de nombreux laïques ont choisi de plier bagage. L’an dernier, près de 20 000 hierosolymitains ont ainsi décidé de migrer, soit vers Tel-Aviv la « profane », soit pour beaucoup, vers de petites communes cossues en périphérie de Jérusalem, le dernier chic du moment.
Le départ de ces jeunes majoritairement diplômés et qualifiés n’a fait qu’aggraver le phénomène de paupérisation qui touche durement Jérusalem depuis 2002. Selon un rapport paru en 2004, plus de 30% des habitants de Jérusalem vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté. Un enfant sur deux est affecté. En majorité des Juifs religieux et des Arabes musulmans, populations les plus représentées à Jérusalem.

Propriétaire d’un hôtel depuis quinze ans, Dan a été témoin de l’appauvrissement du secteur depuis l’arrivée de ceux qu’il surnomme sarcastiquement les « pingouins ».
«Les hommes consacrent leurs journées à l’étude du Talmud. Les femmes restent à la maison pour s’occuper des enfants. La plupart ne travaillent pas et vivent très modestement des aides de l’Etat. Ils n’ont quasiment pas de loisirs, consomment très peu. Cette ville a absolument besoin du retour des jeunes qualifiés pour repartir sur de bonnes bases ».
C’est avec soulagement que ce laïque de Romema a accueilli l’annonce en juin dernier d’un nouveau plan d’urgence de 300 millions de shekels lancé par le gouvernement pour attirer les jeunes diplômés à Jérusalem. Le programme prévoit l’accord d’avantages fiscaux aux entreprises, la construction de nouveaux logements et des aides incitatives aux couples et aux étudiants.

La nostalgie du «souk culturel » hierosolymitain

Quoi qu’il en soit, la ville pourra toujours compter sur un certain nombre d’irréductibles qui, face à la vague de départs des laïques, refusent de mettre les voiles.
C'est le cas de Malka, une ‘olim’ (nouvelle immigrante) retraitée, fraîchement débarquée de Suisse, qui continue, envers et contre tout, à rêver d’une Jérusalem d’Epinal.
"Lorsque j’ai décidé de faire mon Alyah en Israël il y a un an, je n’avais qu’une idée en tête : retrouver l’atmosphère de la Jérusalem de ma jeunesse, où je venais souvent passer des vacances» raconte enthousiaste cette juive libérale de Romema. «Mais les choses sont en train de changer. J’aurais tellement aimé que Jérusalem demeure un grand souk culturel comme celui de la vieille ville : c’est l’un des rares endroits où juifs, musulmans et chrétiens sont encore capables de vivre ensemble. Toutes les composantes de la société israélienne devraient pouvoir continuer de cohabiter à Jérusalem, que l’on soit haredi, fallasha, laïque ou … juif yéménite ! Aprés tout, c’est sur un statu quo entre religieux et laïques que s’est construit Israël ! ».

Comme de nombreux modérés, Malka tolère la fermeture des rues ultra- orthodoxes aux heures de prière et considère l’attitude des automobilistes qui s’y aventurent comme « de la provocation gratuite».
«Mais dans la mesure où je les respecte, j’ai du mal à accepter qu’ils viennent faire régner leur loi dans des quartiers limitrophes ou cohabitent religieux et non-pratiquants. Depuis peu, le vendredi soir lorsque je reviens de ma synagogue en taxi, le chauffeur s’arrête en bas de ma rue et refuse de monter plus haut de peur que ses vitres ne volent en éclat».

Il arrive parfois à Malka de se demander comment l’on a pu en arriver à de telles extrémités, alors même que « la pensée philosophique juive invite à se remettre perpétuellement en question».
Dans ses yeux clairs flotte toujours une lueur d’optimisme : Malka veut encore croire au dialogue intercommunautaire. Résolue à passer le reste de sa vie ici, elle espère que sa fille Miriam et ses futurs petits-enfants viendront l’y rejoindre un jour. Pour que demain à Jérusalem, jeunes en jeans et hassidiques en toques fourrées continuent de se croiser sur le trottoir de la Rue Jaffa.








1 comment:

Cécile said...

Encore bravo pour cet excellent papier et toutes mes félicitations pour le prix !