Saturday, May 20, 2006

Ré-conciliabus

Pour rétablir le dialogue entre Juifs et musulmans, l'association pour l'Amitié judéo-musulmane a sillonné pendant un mois les rues de banlieue parisienne.

Saint-Denis, 15 heures. Un curieux bus à deux étages vient de faire son entrée, place du 8 Mai, sous le regard intrigué des passants. Les quelques personnes qui en descendent sont membres de l'association pour l'Amitié judéo-musulmane de France (AJMF). Née il y a deux ans, cette initiative vise à promouvoir le rapprochement des Juifs et des musulmans de France afin d'apaiser les tensions inquiétantes qui ont vu le jour ces dernières années entre les deux communautés. Le 21 avril dernier, le bus a donc quitté la commune de Corbeil-Essonne pour un tour d'Ile-de-France de trois semaines, avec à son bord plusieurs représentants religieux ainsi que des responsables associatifs.
Cet après-midi, le fondateur de l'AJ-MF, Michel Serfaty, rabbin de Ris Orangis et coprésident de l'association, est déjà à l'oeuvre : coiffé de son traditionnel chapeau, il a revêtu le tee-shirt distribué aux passants sur lequel est inscrit en bleu blanc rouge : "Vive l'amitié judéo-musulmane." Aidé par son assistant Richard Chemouny, il s'apprête à installer une large banderole entre deux arbres : une manière d'attirer le regard des piétons et celui des passagers du tramway qui circule juste en face. "Ce matin, nous avons tenté une action choc", raconte, amusé, Richard Chemouny. "Nous avons bloqué pendant quelques secondes la circulation en tendant notre banderole devant les voitures. Cela en a bien sûr énervé certains mais nous avons reçu pas mal de sourires, d'encouragement et d'applaudissements. Dans l'ensemble, dans chaque ville où nous nous arrêtons, l'initiative est souvent très bien accueillie."
Sur une table installée sur le trottoir, de nombreux ouvrages ont été mis à la disposition du passant qui peut venir les feuilleter à loisir. "Je ne connais rien à la religion juive alors je jette un coup d'oeil", explique timidement un jeune musulman qui s'est approché du stand. Les trois livres saints, la Torah, le Nouveau Testament et le Coran trônent en bonne place, au milieu d'autres ouvrages sur l'amitié judéo-musulmane. Un Arabe à Auschwitz, Imams et rabbins pour la paix ou encore Cent ans de judaïsme marocain : autant de titres évocateurs qui visent à démontrer qu'il est possible de s'entendre et que les deux cultures ont des racines communes. "Nous avons choisi pour slogan 'On se ressemble plus qu'il ne semble', justement pour combattre les idées reçues et rapprocher les deux communautés. Lorsque les jeunes entendent Michel Serfaty (qui a grandi au Maroc) parler en arabe, ils sont tout d'abord très étonnés, puis cela facilite le premier contact, et la discussion s'engage alors rapidement."
La méthode de Michel Serfaty est simple : il s'agit, par une série de questions, de pousser ses interlocuteurs dans leurs retranchements afin de les placer devant leurs contradictions. Un petit cercle se forme généralement sur le trottoir, agrandi petit à petit par les curieux qui viennent prendre part à leur tour à la discussion. Et les clichés y ont parfois la vie dure. "Combien y a-t-il de Juifs en France à votre avis ?" demande innocemment Michel Serfaty à un groupe d'adolescents. "40 % ! 30 % !" répondent-ils. "Et de musulmans ?"... "45 % ? 50 % peut-être..." Forcés d'admettre qu'en réadditionnant le tout, chrétiens et athées sont sous-représentés, les jeunes reconnaissent qu'ils ont peut-être surestimé leurs chiffres.
"J'observe que les tensions sont généralement le fruit de la méconnaissance de l'autre", explique Michel Serfaty. "Les Juifs comme les musulmans en partagent la responsabilité. L'erreur de la communauté juive, c'est qu'elle a trop souvent pris la communauté musulmane de haut. Les cadres juifs doivent aujourd'hui impérativement aller à la rencontre des jeunes musulmans. Malheureusement, j'ai l'impression que mes appels sont des coups de sabre dans l'eau car une partie de la communauté a tendance à se radicaliser. Mon initiative y est même parfois dénoncée !"
Du côté de la communauté musulmane, la virulence des propos à l'égard des Juifs est parfois surprenante... "J'entends quotidiennement des clichés abominables qui sont notamment entretenus par la propagande des cassettes du Hamas qui circulent dans les cités", analyse Michel Serfaty. "Le jeune homme avec qui je viens de discuter répète mot à mot ce que dit la cassette : qu'il faut traquer les Juifs derrière chaque arbre, pour les tuer, jusqu'au dernier... Ce jeune est obsédé par les assassinats du petit Mohammed et de cheikh Yassine dont la responsabilité est attribuée aux Juifs par le Hamas." Une jeune fille en tchador noir qui s'est mise à discuter avec le rabbin reçoit des regards réprobateurs d'un de ses copains qui observe la scène adossé à un arbre. "Tu es contente de toi ?", lui lance-t-il avant de tourner les talons à l'approche du rabbin. Car ceux qui osent dialoguer sont parfois considérés comme des traîtres à leur communauté. "Récemment, une jeune fille m'a signalé les risques qu'elle prenait en venant discuter avec moi", raconte Michel Serfaty. "'Il m'a fallu beaucoup de courage pour venir vous voir, je suis surveillée', m'a-t-elle confié."
Le blocage provient parfois des institutions elles-mêmes, qui craignent les risques de débordements. Dans certaines villes où les deux communautés sont plus représentées qu'ailleurs et où les tensions sont plus vives, l'AJ-MF s'est ainsi heurtée à quelques résistances. "A Créteil par exemple, la municipalité a refusé le stationnement du bus dans la ville sous prétexte qu'elle avait déjà mis en place elle-même des initiatives du même type. A Sarcelles, l'association a été accueillie dans un premier temps avec réticence, même si le bus a finalement pu s'y installer", note Richard Chemouny.
L'importation du conflit israélo-palestinien en France est largement responsable ces dernières années de l'émergence de tensions entre Juifs et musulmans, nourrissant ainsi une nouvelle forme d'antisémitisme. "Avec l'apaisement relatif des tensions au Proche-Orient, les choses se sont un peu calmées ici, en banlieue", relativise aujourd'hui Michel Serfaty. "La politique de construction du mur et le désengagement en Israël, du fait de la baisse des actes terroristes qu'ils ont provoquée n'a plus donné matière aux médias. Et forcément, moins on parle du conflit, moins les esprits s'enflamment. Aujourd'hui, de nombreux musulmans modérés sont prêts à refuser l'antisionisme, à s'asseoir et à discuter. Mais il est encore difficile pour eux, d'oser l'assumer devant d'autres musulmans qui le ressentent comme une trahison."
Le meurtre d'Ilan Halimi à Bagneux et les agressions de plusieurs personnes de confession juive à Sarcelles en mars dernier, font qu'il n'est pour autant pas question, pour les partisans du dialogue, de relâcher leurs efforts. Pour Michel Serfaty, ce sont avant tout "les jeunes qu'il faut sensibiliser et éduquer à la tolérance. Selon lui "les tensions aujourd'hui n'existent qu'entre Juifs et jeunes arabo-africains. Pas avec leurs aînés, leurs parents... Ou très peu. Les personnes plus âgées veulent vivre en paix. Certains travaillent chez des Juifs. Ce n'est pas les cas des jeunes musulmans. Combien de fois ai-je entendu : 'Travailler chez un Juif ? Jamais !' "Récemment nous sommes partis en Pologne avec des jeunes de la cité des Tarterêts", ajoute-il. "Nous nous sommes rendus au ghetto de Varsovie où nous avons vu de jeunes officiers de l'armée israélienne y prêter serment. C'est un symbole fort et marquant. C'est en comprenant ce qu'est la Shoah que les jeunes peuvent aussi comprendre ce qu'est Israël. Ce genre d'exemple ne peut les laisser indifférents."
Après l'expérience banlieusarde, le bus reprendra la route le 25 mai prochain jusqu'au 2 juillet. Il entamera un grand tour de l'hexagone et fera étape dans une quarantaine de villes de province. Histoire de ne pas laisser aux idées reçues la moindre chance de continuer à faire leur chemin.
Noémie Taylor - Pour le Jerusalem Post Edition Française (16 mai 2006).
Crédits photo : AJ-MF

3 comments:

Andrea said...

J'adore le titre (et aussi les lignes qui suivent of course!) mais le titre est vrai extra :)

Cécile said...

Tout à fait d'accord ! J'au rais redescendu les éléments de description pour entrecouper un peu les propos du rabbin et entrer plus vite dans le vif du sujet mais j'ai complètement accroché et crè crè inétressant c'était !

Nicole C said...

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